Le monde

Nuit debout: un nouveau mouvement social hétéroclite

Par Luqman Cissé, journaliste pour la Salle des Nouvelles

Alors que la France traverse une éprouvante période, marquée par le marasme économique et l’inquiétude que suscite la menace terroriste, un nouveau mouvement social est en train d’émerger et prend de plus en plus d’ampleur au sein du pays. S’ils ressemblent, à certains égards, aux militants des précédents mouvements tels que les Indignés ou Occupy, les participants de Nuit debout semblent toutefois vouloir procéder différemment et aspirent plus que tout à une «convergence des luttes».

C’est vraisemblablement de la grogne suscitée par la «loi Travail», aussi appelée loi El Khomry, que provient le mouvement Nuit debout. En effet, c’est le dépôt de cette loi par la Ministre du Travail, Myriam El Khomry, qui a amené plusieurs personnes (entre 390 000 et 1,2 millions) à manifester leur mécontentement à travers le pays lors de la journée du 31 mars 2016. La loi fâche surtout par les changements qu’elle provoque sur les hiérarchies professionnelles au sein des entreprises; les employeurs se voient accorder plus de liberté sur les salariés, notamment en ce qui concerne le temps de travail, les conditions de licenciement et la tenue des référendums.

Avec pour mot d’ordre de ne pas laisser l’action se limiter à une seule manifestation, des manifestants de la place de la République, à Paris, ont ainsi décidé quasi-spontanément de se réunir à toutes les nuits, initiative ayant donné naissance au mouvement Nuit debout, qui n’allait pas tarder à s’étendre à d’autres villes. Le mouvement est inédit par sa forme et ses caractéristiques qui dépassent le cadre d’une simple manifestation. Sur les lieux occupés ont ainsi régulièrement eu lieu des spectacles divers, des débats et des assemblées générales, où quiconque le désirant peut prendre la parole devant la foule.

« Nuit debout » affiche aussi une volonté d’être le plus apolitique possible, en évitant toute association avec un parti politique. Le principe de convergence des luttes revient, en effet, souvent chez les membres du mouvement qui souhaitent, de cette façon, fédérer différents groupes autour de revendications communes, la première en ce moment étant le retrait de la «loi Travail». L’objectif de ratisser le plus large possible s’exprime aussi par l’absence de tête d’affiche ou de dirigeant. L’organisation du mouvement ne comprend pour le moment que des «commissions» auxquelles sont alloués certains sujets ou champs d’action. La démocratie directe est donc mise de l’avant, afin de permettre aux participants du mouvement de s’orienter.

Bien que suscitant uniquement la curiosité ou l’enthousiasme chez certains, ce mouvement citoyen se heurte cependant à de nombreux obstacles. L’image consensuelle du mouvement est mis à mal par les difficultés qu’il éprouve à s’étendre aux banlieues ainsi que par la prédominance d’organisations étudiantes et syndicales en son sein. Cette problématique est illustrée par les visites de Yanis Varoufakis, ex-premier ministre grec, et d’Alain Finkielkraut, académicien et philosophe français. Tandis que Varoufakis, membre de SYRIZA (gauche radicale) et connu pour son tempérament provocateur lors des négociations de la dette grecque avec l’UE, a été chaleureusement accueilli. Finkielkraut n’a, quant à lui, pas pu rester sur place face à l’hostilité des manifestants. En effet, le philosophe est controversé, en raison de ses prises de position politiques et identitaires. Enfin, la capacité du mouvement à contrôler les actions de ses participants, issus de différentes factions et de groupes distincts, est remise en doute par les constats de dégâts causés par les manifestants sur les places occupées.

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