Arts et culture

La philosophie de 1984 à Québec (partie 2)

Par Romane Marcotte, journaliste pour la Salle des Nouvelles

Mais qu’implique ce roman en présentant le monstre infaillible de Big Brother et la faillite de Winston Smith? C’est ce à quoi M. Raphaël Arteau-McNeil, philosophe et professeur au Cégep Garneau, a répondu dans sa conférence 1984 de George Orwell : le mensonge du monde moderne, présentée le dimanche 11 novembre à la Maison de la Littérature.

Dans un premier temps, il s’agit de comprendre ce qu’incarnent l’Océania et Big Brother aux yeux de George Orwell : l’auteur présente le régime dans lequel vit Winston Smith comme un régime totalitaire certes, mais faible, car obligé d’imposer constamment le mensonge. Ce mensonge repose principalement sur le principe de « doublepensée » auquel sont soumis tous les habitants de l’Océania et qui consiste en l’acceptation consciente d’un mensonge dans le but de transformer la vérité.

On peut observer l’œuvre de la doublepensée dans les trois slogans de Big Brother répétés inlassablement dans le quotidien des habitants de l’Océania : « La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force ». On y lit les trois fondements de la société de Big Brother, soit la guerre comme garant de l’autorité, le pouvoir comme finalité de la politique et le mensonge comme base d’un régime. Finalement, la « novlangue », nouveau langage adopté en Océania, aide grandement la politique car agit jusque dans l’inconscient des citoyens, qui voient leurs pensées modifiées par le langage qu’ils utilisent.

Vivant au sein du mensonge, Winston Smith cherchera à en sortir, en y opposant deux valeurs qu’il définira dans son journal : la décence, soit le déni de soi spontané, et la vérité par la fameuse phrase « la liberté de dire que deux et deux font quatre parce que deux et deux font quatre ». Sa rébellion s’enclenchera lors du début de son aventure avec Julia, qui elle, a choisi la révolte du corps, l’exil momentané du régime oppressant. Winston, pour sa part, poursuit le but d’une révolte intellectuelle, une révolte de lutte, cherchant à tout prix la chute du régime.

C’est lorsqu’il rencontre O’Brian et que celui-ci l’enjoint à rejoindre la Fraternité, organisme luttant dans l’ombre contre Big Brother, que Winston atteint et échoue à la fois : s’il réalise en rejoignant l’organisme qu’il n’est pas seul, qu’il n’est pas fou, que « la lucidité n’est pas statistique », il est trahi par O’Brian, qui est en réalité un agent double membre du Parti Intérieur. Torturé par celui-ci, il finira par trahir Julia et renoncer à la vérité. Ainsi, par l’échec de Winston, Orwell exprime « le mensonge de la modernité » : malgré le mensonge et la misère dans lesquels sont plongés les habitants de l’Océania, ils ne pourront se débarrasser du régime car ils sont prêts à renoncer à la vérité et à la décence pour atteindre leur but, comme Winston accepte le régime sous la torture et trahit Julia pour préférer son propre bien.

On retrouve donc dans ce roman un traité politique, inspiré des observations qu’Orwell a pu tirer après avoir lui-même connu l’instauration de la dictature de l’U.R.S.S. Loin d’être uniquement une œuvre de fiction, ce récit nous pousse à considérer sous un autre œil la société dans laquelle nous vivons : la politique n’est-elle faite que de mensonges? La perte de confiance dans la politique doit-elle se solder dans l’exil, propre ou figuré? Jusqu’où peut-on juger une révolte triomphante ou cruelle? Un débat vivant, continu, qui, nous l’espérons, saura être alimenté par la représentation, l’explication et la promotion des idées de 1984 à Québec.

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