Arts et culture

La philosophie de 1984 à Québec (partie 1)

Par Romane Marcotte, journaliste pour la Salle des Nouvelles

Le théâtre du Trident présentera, jusqu’au 28 novembre, la pièce 1984 dans une mise en scène d’Édith Patenaude. La Salle des Nouvelles vous présente un retour sur la pièce ainsi que sur la portée philosophique de cette œuvre majeure de George Orwell, présentée par le professeur et philosophe Raphaël Arteau-McNeil.

Le rideau s’ouvre sur un cercle de lecture : on discute des idées véhiculées par 1984, le fameux roman de George Orwell. Un peu à l’écart du groupe sommeille un personnage, séparé de la réalité des autres lecteurs par ses pensées confuses. Celui-ci se lève, la lumière bascule et on quitte un décor d’un ordinaire réalisme pour le monde gris, rouge et oppressant de 1984. Cet homme devient alors Winston Smith et sera interprété avec brio par Maxim Gaudette : une caméra s’allume et transmet son parcours sur un écran gigantesque trônant au centre de la scène tandis qu’il va acheter à un antiquaire un journal papier, dernier rempart contre une société aux « télécrans » omniprésents.

En 1984, année présumée à laquelle Winston commence son journal, le monde est divisé en trois superpuissances constamment en conflit : l’Océania, l’Estasia, et l’Eurasia. Winston vit à Londres, en Océania, et est membre du « Parti extérieur ». Il travaille donc pour le gouvernement totalitaire qui dirige l’immense pays sous l’hégémonie de Big Brother. Délégué au « département de la Vérité », il a pour tâche de modifier l’histoire, en supprimant des archives qui ne conviennent pas à la popularité de Big Brother. Peu à peu, il devient conscient du mensonge aliénant sur lequel est fondé toute la société ainsi que toute sa vie, et en vient à vouloir détruire le régime. Sa rébellion passera d’abord par la relation amoureuse qu’il entretient avec Julia, une jeune femme défiant les interdits liés aux relations sexuelles, puis par son lien avec la Fraternité, un groupe terroriste visant la fin de Big Brother, qu’il rejoindra par l’entremise d’O’Brian.

Le contrôle de la pensée, la vie misérable dans un état constant de pénurie et la présence écrasante de Big Brother sont rendus à merveille par la mise en scène d’Édith Patenaude. Le décor sombre et le jeu des acteurs nous livrent des personnages amoureux ou froids, faibles ou puissants, fragiles ou forts, terriblement manipulateurs ou dangereusement honnêtes. On retiendra tout d’abord la représentation de la surveillance constante de Winston, par la scène dotée de son propre « télécran », qui retransmet presque constamment le parcours du personnage même lorsqu’il se croît hors de danger. Elle sera également un moyen d’amener un second espace sur la scène, celui où prendront vie les souvenirs et les visions de Winston. On saluera également l’habile mise en contribution de l’imagination du spectateur, particulièrement efficace lors de la scène de la torture de Winston. J’ai d’ailleurs noté qu’au moins trois spectateurs ont quitté la salle, où j’avais moi-même l’impression de voir un homme se faire réellement torturer sous mes yeux. Finalement, bien qu’elle laisse ainsi une marge d’interprétation plus mince que le roman, la pièce propose un début et une fin en recul avec l’intrigue originelle, rejoignant ainsi le spectateur dans l’interprétation actuelle qu’il pourrait en tirer.

Happé par la fiction de l’œuvre et se reconnaissant dans sa réalité, le spectateur est totalement impliqué dans le drame politique de 1984.

 

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